La nuit la plus courte

par Rémy Aarthr’it

Vous savez ce n’est pas très confortable d’être bringuebalé à deux cents mètres de hauteur avec tout un fourbi qui fait plus que doubler le poids de votre corps, maintenu en équilibre avec ces minces suspentes et cette corolle en nylon avec laquelle Éole semble s’amuser comme un fou. Vous vous êtes sûrement déjà amusé à souffler sur une fleur de pissenlit légèrement fanée, et bien imaginez-vous à la place de l’une des innombrables graines de cette fleur se dispersant à tous vents et vous aurez une vague idée de cette folle équipée à laquelle je participais en cette nuit de fin de printemps. Ah oui, parce que cela, bien sûr, se passait de nuit. Mais rassurez-vous cette chute partiellement contrôlée ne dura que quelques dizaines de secondes, tout juste le temps de se remettre du terrible coup de couteau provoqué par l’ouverture de la corolle provisoirement salvatrice que déjà la dureté du plancher des vaches se faisait sentir… ou plutôt l’absence de dureté du plancher des vaches devrais-je dire car en fait il s’agissait d’eau …  peu profonde certes mais tout de même suffisamment pour vous faire avaler un bon paquet de flotte, le temps d’attraper son couteau dentée pour se dégager de ce harnachement d’un autre siècle, couper la corde du sac qui nous avait lester de 50 kg à la jambe droite puis faire émerger sa tête pour laver ses poumons de cette tasse non providentielle… J’allais oublier ! Pour couronner le tout, quelqu’un nous tirait dessus ! Un peu n’importe comment d’ailleurs, ce qui aidait à la manœuvre. Je dis nous, parce que des gars comme moi, dans un pareil pétrin, il en pleuvait comme des cornes de cocus dans un commissariat par jour de grand vent ! Et bien qu’il n’était guère plus de 3h du matin, ce n’était pas vraiment l’endroit rêvé pour piquer un roupillon. Quoique, à voir dériver à la surface de l’eau certains corps à priori inertes ou à la vue d’autres gars qui avaient disparu sous l’eau depuis plus de cinq minutes sans donner depuis le moindre signe de vie à part quelques bulles d’air çà et là, on pouvait craindre la perte de jouissance de leur corps sur le très court terme pour la plupart d’entre eux. Mais, en ce qui me concernait, le but était de se sortir au plus tôt de cette piscine non chauffée qui commençait à me transformer en glaçon flottant. Au bout d’un effort épuisant je touchai enfin le fond et pouvai m’appuyer sur quelque chose de plus ou moins solide qui me permit au fil de ma progression de faire émerger progressivement la partie supérieure de mon corps. J’arrivai alors sur une sorte de digue au milieu de ce marais sur laquelle je me hissai, totalement démuni de tous ces instruments qui étaient pourtant censés m’aider dans mes activités. D’un peu partout aux alentours des coups de feu plus ou moins violents claquaient, ce qui me donna l’idée de prendre la direction la plus calme. Au bout d’une bonne dizaine de minutes où je finis par me rendre compte que je n’avais pas cessé de serrer très fort dans la main gauche le couteau denté, je décidai de me reposer pour faire le point sur cette situation. C’est seulement à ce moment que je me rendis compte que j’avais terriblement mal à la colonne vertébrale et que visiblement mon bassin en avait pris un sérieux coup. Je me retrouvais dans le même état que ma mère après ses cinq grossesses, mais la productivité en moins, chienne de vie ! C’est alors que j’entendis un craquement d’allumettes. Puis en prêtant un peu plus attention, j’entendis le bruit caractéristique d’un liquide s’écoulant dans un quart. Hypnotisé par l’idée de pouvoir ingurgiter quelque chose, je me levai d’un bon et montai sur le talus en lançant un : « Eh guys ! What are you drinking ? » Je ne sais si c’est par manque d’éducation de leur part ou de réalité sur ma requête qui ne faisait que demander ce qu’ils étaient en train de boire, ou encore un certain manque de contrôle sur le cran de sûreté de leur arme, mais ma question somme toute banale et amicale en d’autres circonstances, ne reçut pour toute réponse qu’une pensée haineuse dont la solidité se matérialisa sous forme de quelques grammes de plombs émis à grande vitesse initiale à partir d’un pur produit de la Mauser-Werke qui vinrent créer un impact des plus violents à un centimètre au-dessus de mes yeux, autrement dit en plein front.

En y repensant longtemps après, j’ai qualifié ce tir de plutôt précis, vu les conditions encore nocturnes et le visible énervement de ces buveurs de schnaps. Mais sur le coup, l’effet immédiat fut un énorme sentiment de frustration, d’une part de ne pas avoir pu partager la boisson de ces cow-boys un peu trop susceptibles et d’autres part de ne plus pouvoir avaler quoi que ce soit ni d’éprouver quelque sensation avec ce qui m’avait servi de corps au cours des vingt années précédentes. En effet, il gisait là, de tout son long, bêtement inanimé et totalement hors de contrôle de ma part, entouré par ces quatre pauvres bougres arrivés tout droit d’outre Rhin et qui, pour une raison que j’ignore, s’étaient mis à fouiller ma dépouille en s’intéressant à quelques papiers trempés qui avait symbolisé durant quelques années mon identité. Tout d’abord déboussolé, je me repris (enfin façon de parler) et je remontai à une altitude de quelques centaines de mètres à une allure bien plus rapide que je n’en étais descendu une heure plus tôt. J’errai à cette hauteur durant plusieurs heures. C’est ainsi que je fus aux premières loges de ce magnifique spectacle d’équarrissage à grande échelle ou après avoir vu descendre (et se faire descendre) des gars par milliers au bout de collerettes blanches, voici que des milliers d’autres venaient de la mer pour se mettre à courir sur des plages qui n’avaient rien d’estival. Cela tenait davantage du tir au pigeon imposé à des gars qui ne s’attendaient pas à en finir ainsi.

En ayant tout mon soûl, en milieu de matinée, je décidai de mettre le cap vers les Amériques en quête d’une maternité plus accueillante.

Titanic I, II & III Productions

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