Un corps pour deux

lol

par Rémy Aarthr’it

 

 

C’est après la grande libération du piège corporel de 2028 que l’intérêt pour les corps commença à s’estomper.

La compulsion qui consistait à se précipiter à la maternité pour s’emparer du premier corps venu quelques instants après s’être extirpé du précédent en en perdant la jouissance corporelle ayant été quasi éradiquée, quelques dizaines d’années plus tard, il ne restait plus que quelques millions de corps sur toute la planète. Il fallait bien les entretenir car leur utilisation demeurait cependant souhaitable dans certains cas…

Un certain nombre étaient utilisés dans ce qu’il convenait d’appeler des magasins de corps « prêts à porter », ou plutôt « prêts à être contrôler ». Un peu comme on avait auparavant des magasins de location de voitures ou de costumes. Cela permettait aux êtres maintenant redevenus libres, de (re)faire l’expérience du contrôle externe ou interne de ces amas cellulaires sans avoir à se faire piéger de nouveau par l’être dégradé si longtemps ignoré qui en contrôlait le fonctionnement génétique.

Des sortes d’écoles s’étaient formées où il était possible de réapprendre à éprouver toutes les sortes de sensations qui avaient faits les « bons temps » de ces supports de chaire. Bien sûr, certains qui n’avaient plus vraiment conscience de leur puissance, réduisaient très vite en bouillie totalement inconsistante certains de ces corps. Mais la brigade de la SPQR (Société Protectrice de la Qualité des Rêves) qui enrobait particulièrement de son

influence bienveillante le secteur, intervenait alors avec l’être qui avait fait preuve d’un peu trop d’enthousiasme. Celui-ci se retrouvait alors « gagé » de postuler une nouvelle lignée génétique, ce qui n’était pas une mince affaire, mais un jeu plutôt éducatif qui développait entre autre la délicatesse. Ce gage était en fait particulièrement recherché par certains car c’était là un moyen de multiplier les espèces organiques tout en mettant en oeuvre de nouveaux comportements engendrant de nouveaux écosystèmes.

D’autres, moins grossiers dans leur approche, réussissaient assez bien à prendre le contrôle de ces créatures aux apparences diverses sans pour autant les estropier ou causer d’autres avaries conséquentes. Certains moniteurs faisaient des démonstrations de prise de corps et des diverses façons de les contrôler. Ils suscitaient beaucoup d’intérêt auprès des autres êtres qui créaient la scène. Certains corps, pourtant habitués à la pratique, tentaient un cours instant de se rebeller. Il fallait alors adopter une posture d’enlacement qui bloquait les velléités d’échappement de ceux-ci. Mais sans pour autant sombrer dans un ancrage tentaculaire imposé qui n’avait abouti durant si longtemps qu’à faire s’identifier l’être à sa soi-disant conquête corporelle.

L’étape suivante, une foi le corps contrôlé et pour ceux qui y trouvaient encore un certain goût, consistait à faire quelque chose par l’intermédiaire du corps. Et c’est là que commençaient les ennuis. N’avait vous pas souvenir de quelque chose qui devait être créé en fonction d’un certain nombre d’intermédiaires ? Et bien, il existe une règle quasi immuable en cet univers : c’est que dans un milieu pourtant spirituel mais non extériorisé, vous allez altérer l’intention initiale de ce qui a été demandé en proportion directe du nombre d’intervenants ayant à relayer tout ou partie du produit. En clair, si vous demander de réaliser quoi que soit et que « ce quoi que ce soit », en considérant qu’il soit clairement défini, nécessite l’intervention de cinq personnes pour passer à une réalité qualifiée d’opérationnelle, votre intention de base va se trouver altérée au moins cinq fois et bien davantage si des aller-retour sont nécessaires entre ces cinq personnes. L’introduction (désespérée) de systèmes de contrôle externe sous forme de justification qualitative, ne faisant en fait qu’apporter un facteur d’altération générant davantage d’écarts par rapport au produit rêvé. Il en va de même de la multiplication des intermédiaires chargés de décomposer la création du produit en sous-produits soi-disant plus simples à réaliser (ce qui est vrai, mais malheureusement uniquement du point de vue unitaire…). Et si de plus la définition du produit vient d’une source frénétiquement aberrée qui ne peut se retenir elle-même de compulsivement modifier la scène idéale de son projet, les écarts augmentent alors dans des proportions exponentielles. Le miracle étant d’aboutir à quelque chose et de se mettre d’accord sur son apparence ! C’est cette frénésie insidieuse qui occulte l’aberration des opérateurs du produit et cet amoncellement d’écarts devenu de plus en plus insupportable qui provoqua l’effondrement planétaire systémique de 2020 et força à un retour beaucoup plus pragmatique fondé sur la connaissance de soi qui aboutit à la libération de 2028.

Fort de cette « digression intermédiaire », revenons en à notre propos initial, réussir à faire faire au corps une action visant à un certain but. La plus simple consistait à le contrôler pour le déplacer. Marcher, courir tout en évitant les murs, les autres corps et les objets en déplacement, puis conduire un véhicule par exemple… autant de chose qui ne vous paraissent même pas ressembler à une équation aujourd’hui et pourtant … cela aussi, il vous sera permis d’oublier.

Bref, la succession des formations pouvait s’enchaîner très vite selon l’intérêt et l’aptitude de chaque être. Nourrir le corps, le vêtir, le conformer aux canons esthétiques postulés puis surtout créer avec lui un effet sur l’autre, finissait très vite par constituer ce qu’il était convenu d’appeler un jeu, probablement pas très éloigné de la façon dont cet univers aux innombrables civilisations avait dû se former. C’est à dire certainement pas en un jour, mais avec la complicité consentie de tous.

L’étape suivante traitait de la reproduction des corps. En milieu empreint de sérénité véritable, cette reproduction est fort simple, elle ne repose en faite que sur une aptitude à dupliquer un double parfait en prenant l’ensemble des schèmes génétiques de base. Mais en milieu corporel, les choses en vont autrement. Je ne m’étendrais pas davantage sur un sujet qui n’est pas des plus reposants, vu que vous en connaissez largement plus que moi sur le sujet.

Certains êtres prenant goût à cet amoncellement de jeux auxquels ils pouvaient se soustraire à volonté, décidaient néanmoins de créer du temps supplémentaire qu’ils consacraient à en parfaire les composantes.  C’est ainsi qu’au gré des fluctuations créatrices de certains, se développèrent des interactions où les créations des uns semblaient tellement enviables aux autres qu’ils en oubliaient qu’ils pouvaient faire mieux sans davantage d’effort. Sombrant ainsi dans l’appropriation du faire de l’autre, ils avaient ainsi tendance à vouloir en occuper le même espace pour s’en rendre maître. L’ère des conflits étant terminée, il se produisit des événements pour le moins étranges où certains corps se trouvèrent contrôlés par plusieurs êtres qui s’arrachaient au sens propre du terme leurs créations réciproques… l’un ne voulant pas lâcher le morceau, l’autre voulant s’en emparer et au milieu de tout ce fatras, le corps, qui pourtant ne s’ennuyait pas, finit par se faire scier…

Un corps pour deux ...

 

 

 

 

 

lol

 

( À suivre, ou pas … )

 

 Titanic I, II & III Productions

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